
La baisse des budgets
Le Guide de Survie du CMO en 2025 : Budgets, IA et Stratégies face à l'Incertitude
Si vous avez l'impression que le fauteuil de Directeur Marketing (CMO) est devenu l'un des sièges les plus éjectables et les plus inconfortables du Comex ces derniers mois, rassurez-vous : vous n'êtes pas seul. La pression n'a jamais été aussi forte, les injonctions aussi contradictoires et l'avenir aussi flou.
La dernière étude du cabinet Gartner vient confirmer ce ressenti général par des chiffres cinglants. En période de turbulences économiques, le réflexe pavlovien des directions générales reste immuable : c’est sur le marketing que l’on vient taper en premier.
L'époque de l'argent magique, des levées de fonds mirobolantes sur de simples PowerPoint et des budgets de "branding" décorrélés du ROI est révolue. Nous sommes entrés dans l'ère de la rationalisation brutale. Pour 2025, les budgets marketing ne représenteront en moyenne que 7,7 % du chiffre d’affaires des entreprises interrogées. Un chiffre historiquement bas qui marque une rupture nette avec les années fastes où ce ratio oscillait souvent entre 10 et 12 %.
Pourtant, ce chiffre de 7,7 % n'est que la partie émergée de l'iceberg. Pour comprendre véritablement le défi qui attend les CMOs, il faut décortiquer ce que cette contraction budgétaire implique réellement pour les stratégies de croissance.
L’Illusion de la Stabilité Budgétaire : L'Effet Ciseau
Le premier piège de cette année réside dans la lecture des chiffres. À première vue, on pourrait se dire que le budget baisse, mais que l'essentiel est préservé. Or, l'enquête du Gartner — réalisée avant même certaines politiques de relèvement des droits de douane et dans un contexte inflationniste — cache trois réalités qui agissent comme un effet ciseau sur la performance.
Une hausse des dépenses publicitaires en trompe-l'œil
Les données montrent que les dépenses purement publicitaires (Media Spend) devraient progresser, passant de 2,1 % à 2,4 % du budget total. Une bonne nouvelle ? Pas vraiment.Cette augmentation n'est pas destinée à acquérir plus de trafic ou de notoriété. Elle est une réponse mécanique à l'inflation des médias. Les coûts par clic (CPC) sur Google et les coûts par mille (CPM) sur Meta ou TikTok ne cessent d'augmenter.
En réalité, cette hausse budgétaire ne sert qu'à maintenir le niveau d'exposition de l'année précédente. Autrement dit, les entreprises vont payer plus cher pour obtenir la même performance, voire moins. Le ROI unitaire de chaque euro investi est en chute libre. Le CMO se retrouve donc à devoir justifier des budgets en hausse pour des résultats qui stagnent.
Le sacrifice des "enablers" (Outils et Humains)
Pour financer cette inflation médiatique sans faire exploser l'enveloppe globale, il faut couper ailleurs. Et c'est là que le bât blesse. Les coûts de prestation (agences, consultants), les investissements dans les outils technologiques (MarTech) et, surtout, les recrutements sont les variables d'ajustement.On demande donc aux équipes marketing de faire autant, avec des outils vieillissants ou moins de support externe, tout en subissant une pression concurrentielle accrue sur les enchères publicitaires.
Le syndrome de l'Arlésienne : Des objectifs inatteignables
La conséquence logique de cette équation est un pessimisme grandissant. 59 % des directeurs marketing estiment d'ores et déjà que leur budget 2025 ne leur permettra pas d'atteindre les objectifs fixés par la direction générale.Ce chiffre est alarmant. Il est en hausse de 5 points par rapport à 2024. Cela signifie que la majorité des CMOs commencent l'année en sachant pertinemment qu'ils vont échouer à remplir leur contrat d'objectifs. Ce désalignement total entre les ressources allouées (en baisse) et la "Topline Business" à aller chercher (en hausse) crée un climat de tension toxique au sein des organisations.
Certes, une petite note d'espoir subsiste à court terme : le marché français a enregistré une progression des investissements digitaux de +8 % au premier trimestre 2025 (source : BUMP). Mais ne nous y trompons pas : ce rebond pourrait n'être qu'un feu de paille, une tentative désespérée de "rattraper le retard" en début d'année avant que les coupes budgétaires ne se fassent sentir au second semestre.
L’IA : Le Mirage du "Cost-Killer" ou Le Levier de Productivité ?
Face à cette quadrature du cercle, une solution miracle est sur toutes les lèvres dans les comités de direction : l'Intelligence Artificielle.Mais attention aux malentendus. La vision du CMO et celle du CFO (Directeur Financier) sur l'IA sont souvent diamétralement opposées.
L'IA comme arme de réduction massive des coûts
Il faut avoir le courage de dire les choses : dans la majorité des P&L (Profit and Loss statements), l'IA est d'abord perçue comme un formidable outil de réduction de la masse salariale.C'est la "bonne excuse" pour geler les embauches. D'ailleurs, 4 CMO sur 10 interrogés par Gartner avouent vouloir « réduire les coûts de main-d’œuvre cette année » grâce à la technologie.
L'objectif affiché est d'augmenter le revenu par salarié. En ligne de mire :
- L'automatisation de la rédaction (SEO, posts sociaux).
- La génération d'assets créatifs (images, variations de vidéos).
- Le pilotage algorithmique des campagnes (campagnes Performance Max, Advantage+).
Cependant, les entreprises qui se proclament "AI First" comme Klarna, Duolingo ou Shopify restent des exceptions culturelles. Pour l'entreprise traditionnelle, voir l'IA uniquement comme un moyen de licencier est une erreur stratégique majeure.
Le Théorème Klarna : Attention au retour de bâton
L'exemple de Klarna est parlant. L'entreprise a fait grand bruit en licenciant une large part de son service client au profit d'agents autonomes par IA. Si l'économie financière est indéniable à court terme, la qualité de service et l'image de marque peuvent en pâtir. On a d'ailleurs vu certaines entreprises faire machine arrière après avoir réalisé que l'empathie et la complexité de certaines demandes clients échappaient encore aux algorithmes.
L'IA ne doit pas être une économie avec un petit "e". Elle doit être un levier de passage à l'échelle. Elle permet de produire 100 variations d'une publicité là où un humain n'en faisait que 3. Mais elle nécessite toujours un humain pour juger de la pertinence, de la "Brand Safety" et de l'émotion dégagée.Déployer l'IA demande un effort d'acculturation majeur. Croire que l'on peut remplacer un rédacteur senior par un prompt ChatGPT sans perte de qualité est une illusion. L'IA repose sur la donnée : sans une structure de données (Data Layer) propre et volumineuse, l'IA ne produira que du bruit.
La Relation Agence-Annonceur : Vers un Nouveau Modèle
La contrainte budgétaire et l'avènement de l'IA rebattent également les cartes de la relation avec les agences de communication et de marketing digital.
L'internalisation : Une fausse bonne idée ?
1 CMO sur 5 voit l'IA comme un moyen de « baisser la dépendance vis-à-vis des agences ». L'idée est séduisante : pourquoi payer une agence pour rédiger des articles de blog ou gérer des campagnes simples si des outils internes peuvent le faire ?Cependant, lire les statistiques différemment est plus instructif : cela signifie que pour 4 directeurs marketing sur 5, le besoin d'accompagnement reste crucial.
De l'exécution à la stratégie
Le rôle de l'agence est en train de muter. On s'éloigne du modèle de "l'agence exécutante" (qui fait le "run" des campagnes) pour aller vers un modèle de "l'agence partenaire de transformation".Pourquoi ? Parce que les plateformes publicitaires (Google Ads, Meta Ads) sont devenues des "boîtes noires" automatisées. L'expertise ne réside plus dans le clic sur les boutons ou l'ajustement manuel des enchères, mais dans :
- La structure de la Data : Comment nourrir l'algorithme avec les bonnes données (Server-side tracking, API de conversion).
- La Création : C'est le dernier levier de performance. L'agence doit devenir une usine à contenus créatifs performants.
- L'acculturation technologique : Aider l'annonceur à intégrer les bons outils d'IA et d'automatisation.
Les arbitrages budgétaires vont donc se faire au détriment des tâches à faible valeur ajoutée, au profit de missions de conseil de haut niveau, de déploiement de workflows et de remise à plat des modèles de données.
Le Piège du "Thermomètre" : Piloter à vue ou sur-analyser ?
En temps de crise, l'incertitude est l'ennemi. Pour se rassurer, les entreprises développent une obsession maladive pour la mesure. C'est le règne du "Reporting Roi".
La culture du chiffre contre la culture de l'action
Plus l'environnement est flou, plus on veut le mettre en équation. Le Gartner souligne que la priorité n°1 des CMOs est désormais "d'améliorer leur capacité à mesurer la performance".Cette intention est louable, mais elle comporte un risque pervers : passer plus de temps à mesurer la température qu'à chercher la cause de la fièvre.On voit émerger dans les entreprises des usines à gaz de dashboards, de rapports automatisés et de KPIs (Key Performance Indicators) que personne ne regarde vraiment. C'est le syndrome de la "Vanity Metric" : des chiffres qui flattent l'ego mais ne servent pas la décision.
Le gaspillage technologique (MarTech Bloat)
Cette soif de mesure entraîne une surconsommation d'outils. On empile les solutions SaaS pour tracker, analyser, attribuer... Résultat : 30 % des outils achetés par les départements marketing sont aujourd'hui inutilisés. C'est un gaspillage financier colossal à l'heure où l'on cherche à économiser le moindre centime.Sans parler des outils utilisés à seulement 10 ou 20 % de leurs capacités.
La complexité technologique devient un frein. Au lieu d'agiliser le marketing, elle le lourde. L'enjeu de 2025 ne sera pas d'acheter le nouvel outil à la mode, mais d'auditer la "Stack MarTech" existante pour en rationaliser l'usage et les coûts.
L'IA et la mesure : Plus de questions que de réponses
Enfin, ceux qui espèrent que l'IA va résoudre le problème de l'attribution (savoir quel canal a généré la vente) risquent d'être déçus. Pour l'instant, l'IA dans l'analyse de données soulève souvent plus de questions qu'elle n'en résout. Elle peut identifier des corrélations, mais la causalité reste difficile à prouver dans un parcours client de plus en plus fragmenté et omnicanal.
Conclusion : Quelle posture pour le CMO en 2025 ?
Le tableau peut sembler sombre, mais il offre des opportunités claires pour les leaders qui sauront pivoter. Être un bon CMO en 2025, ce n'est plus seulement être un bon communicant ou un expert du digital. C'est devenir un gestionnaire de ressources aguerri et un technologue averti.
Voici la feuille de route pour transformer ces contraintes en avantages :
- Auditez impitoyablement vos dépenses : Coupez dans le gras des outils inutilisés (ces fameux 30 %). Renégociez vos contrats SaaS.
- Misez sur l'IA pour l'augmentation, pas le remplacement : Utilisez l'IA pour libérer du temps à vos équipes sur les tâches répétitives afin qu'elles se concentrent sur la stratégie et la créativité.
- Redéfinissez votre relation agence : Ne cherchez pas des bras, cherchez des cerveaux. Payez pour de la stratégie Data et de la créativité, pas pour de la maintenance de campagne.
- Simplifiez le reporting : Revenez aux basiques. Sélectionnez 3 à 5 KPIs business réels (Marge, Coût d'acquisition, Lifetime Value) et ignorez le bruit.
- Défendez la marque : Dans une course à la performance court-termiste, ne soyez pas celui qui sacrifie l'image de marque. C'est le seul actif qui vous permettra de maintenir vos prix quand l'inflation se calmera.
L'incertitude est là pour durer. Ceux qui survivront ne sont pas ceux qui couperont le plus fort, mais ceux qui dépenseront le plus intelligemment.

